Josée

Josée, ex-inspectrice d’abattoirs

Joséemasse

Crédit photo: Hélène Masse

  • Tu as travaillé dans des abattoirs pendant vingt-quatre ans. Peux-tu nous parler de ton expérience ?

En effet, de 1985 à 2007 et de 2008 à 2010, j’ai pratiqué le métier d’inspecteur des produits primaires (carnés). J’ai reçu une formation multi-espèces (volailles, bovins, porcins, ovins, caprins et même dans la transformation des produits dérivés).

J’ai cru longtemps que je pourrais changer les choses. Et puis, la réalité m’a frappée de plein fouet, car plus le temps passait et plus les vitesses d’abattage ont augmenté. J’ai même travaillé dans un abattoir où la compagnie ne tolérait aucune cruauté animale. Je me sentais secondée. Je n’en ai jamais vu d’autres par la suite. Puis le temps a passé… Dans un milieu où l’on tue, et que tout le monde fait ses tâches, tout est « normal ». C’est un monde parallèle. On doit remplir les supermarchés parce que le monde mange de la viande.

Aujourd’hui, avec du recul, plus rien ne ressemble à ce que j’ai vécu. À l’époque, je ne mangeais ni bœuf ni porc. Je mangeais de la volaille et du poisson quelques fois. Maintenant je ne pourrais plus revenir en arrière: je suis de la nouvelle espèce qui tente par-dessus tout d’être végane. Pour cela, il faut cheminer, changer ses us et coutumes.

© Photo de Jo-Anne McArthur.

© Photo de Jo-Anne McArthur.

Je n’oublie pas ce que j’ai vu et vécu. J’ai pas connu la guerre mais j’ai connu les abattoirs. La guérilla des humains contre les animaux comme un comportement tout à fait naturel puisque manger des animaux fait partie de la normale. J’ai rencontré beaucoup d’humains insensibles. Ce genre d’individus se reconnaît à des travailleurs qui trouvent plus importants de ne pas salir son tablier que de regarder si l’animal a subi une mauvaise saignée. La saignée insuffisante retarde le décès de l’animal et celui-ci risque de s’éveiller après l’électrocution… J’ai encore des cauchemars de ces images.

  • Lorsqu’on se fait embaucher dans un abattoir, est-on prêt à voir ce qu’on va voir ? Et de ton côté, t’attendais-tu à être témoin de tout ça ?

L’attente d’un travail dans un abattoir : entre ma formation d’inspectrice et l’application de cette théorie, il y a une sérieuse marge. Les lois qu’on étudie nous font croire qu’on va changer le monde, ouf… Pour moi c’était une forme d’idéal. Entre la théorie et la pratique, il y a toute une différence. La réalité, c’est l’éveil sur un monde inconnu. Le bruit, la vitesse, la production, etc… et par-dessus tout, la souffrance animale. « Faire avec ce que l’on a ».

Je n’imaginais pas que la mort « sans souffrance » avec électrocution ou fusil percuteur pouvait présenter autant de variables. Tout dépend de nombreux facteurs: vitesse, employés, outils, fatigue, température, etc. J’ai persisté et j’ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour tenter de changer les choses. Par moment, il y a eu des victoires, mais très souvent de la résignation par rapport au peu de pouvoirs que j’avais.

  • D’après ce que tu as pu voir, est-ce que l’industrie d’exploitation animale se soucie des animaux comme elle le prétend ?

L’industrie agro-alimentaire demeurera toujours une entreprise énorme qui doit être rentable. C’est le rôle d’une industrie: les bénéfices doivent rapporter au maximum et démontrer aux consommateurs les avantages de la consommation de la viande. L’inspection des aliments et l’industrie vont de pair. Si l’industrie fait de son mieux contre la cruauté animale, c’est seulement une question de bien paraître aux yeux des consommateurs. C’est une business.

Poulets que l'on entasse dans des chariots pour les amener vers le camion qui les dirigera vers l'abattoir. © Jo-Anne McArthur

Poulets que l’on entasse dans des chariots pour les amener vers le camion qui les dirigera vers l’abattoir.
© Jo-Anne McArthur

  • Peux-tu nous parler des conditions de travail des employés d’abattoirs ?

Les employés des abattoirs sont selon moi des travailleurs à court terme. C’est très dur physiquement et moralement. Ce sont souvent des gens qui ne trouvent pas d’emploi ailleurs, qui sont aussi dans des conditions précaires ou dans une urgence de revenus, des repris de justice, des étudiants l’été, des immigrants très qualifiés et très éduqués qui ne trouvent pas d’emploi à leur arrivée au pays. Les accidents de travail sont fréquents aussi. Et puis, ils font toute la journée des gestes répétitifs qui deviennent sans aucun senti. L’abattage devient la routine.

  • Qu’est-ce qui t’a amenée vers le véganisme ?

Tout. Réaliser à quel point les animaux sont intelligents, beaux et innocents. Ils ne méritent pas leur sort de remplisseurs d’estomac. J’ai vu à quel point ils subissaient leur vie comme de pauvres esclaves. Je me suis mise à voir les animaux dans les champs comme je ne les avais jamais vus auparavant, à développer une affection nouvelle et particulière pour eux et pour toutes espèces.

Ma vie a changé. Toute ma perception de la vie animale est devenue différente. Les animaux ont les mêmes sentiments que nous et méritent l’amour et le respect.

Photo prise pour Toronto Pig Save

Photo prise par un manifestant lors d’un évènement de Toronto Pig Save.

  • Peux-tu nous dire quelques mots sur ton implication en lien avec la cause animale ?

Mon implication remonte à mon enfance. Toute ma famille, tantes, cousines, père vétérinaire, sœur et enfants, a protégé et aimé les animaux. J’ai toujours vu des animaux autour de moi. Dans ma famille, on recueillait toujours des animaux errants. En vieillissant, mes parents et moi donnions des sous aux refuges pour animaux, ce que je fais encore quand les moyens financiers le permettent. Dans mon ancien travail dans le milieu des abattoirs, j’ai fait tout ce que je pouvais pour diminuer les souffrances animales, contrôler ce qui était en mon pouvoir, entamer des poursuites judiciaires contre des producteurs et des transporteurs d’animaux.

  • As-tu réussi à sensibiliser des gens dans ton entourage à la cause animale ou au véganisme ? As-tu des amis véganes ?

Des amis véganes? Peu mais je ne peux vivre sans eux. Il n’y a qu’avec ces personnes que je peux partager ma philosophie réelle, car je suis différente de la moyenne des humains. Oui, les humains changent mais je ne crois pas que la majorité de l’humanité soit prête à emboîter le pas du véganisme. Une sensibilisation se fait sentir autour de moi mais ça s’arrête là (pour moi).

Le véganisme prend de l’ampleur, j’en conviens. Mais je trouve ça difficile. Plus je pense végane, plus je suis consciente de l’indifférence humaine face à cette façon de vivre. Tout ce qui m’entoure est l’inverse du véganisme. Je suis possiblement trop pressée de ne plus voir les omnivores abandonner leurs vieilles habitudes des repas de rosbif ou canard confit. Je suis devenue plus sensible aux comportements humains qui banalisent la consommation de viande, les rodéos et supposés sports reliés au contrôle des animaux, les élevages intensifs du bétail et par-dessus tout la cruauté animale dont on tente de minimiser l’existence.

On me dit souvent que je suis « trop sensible ». Mais je refuse de fermer les yeux sur la réalité et je ne veux pas déprimer non plus. L’équilibre n’est pas facile à trouver quand on est lucide. Voici ma définition hors Larousse de l’indifférence humaine face aux animaux :

État d’esprit adopté face à l’impuissance d’action d’un système social et politique envers tout ce qui peut nous asservir ou servir grâce aux animaux. État aussi favorisé par l’ignorance de la vie animale.

L’indifférence entre aussi dans la composition de l’ignorance. Lorsqu’on ignore, on ne ressent pas et alors et tout nous indiffère. Une saucisse de sanglier est bien meilleure au goût que de savoir qu’on a saigné un animal pour la fabriquer.

  • Et pour terminer sur une note plus optimiste, qu’est-ce qui te donne espoir pour les animaux ? Et que fais-tu maintenant comme travail ?

Mon espoir envers les animaux : qu’ils aient droit enfin à la vie telle qu’elle doit être pour eux: qu’ils vivent leur liberté! Je manque encore de foi à cet effet mais je ferai tout pour que ça change.

Josée Masse lors de la Marche pour la fermeture des abattoirs, Montréal, 13 juin 2015. Photo : Guillaum Gibault

Josée Masse lors de la Marche pour la fermeture des abattoirs, Montréal, 13 juin 2015.
Photo : Guillaum Gibault

Quant à moi, j’occupe maintenant un travail dans un vignoble où le paysage a autant d’importance que le travail lui-même. J’ai besoin de beauté, de silence, de sourires pour chasser mon passé d’inspectrice des viandes.


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