François

François, 42 ans, écrivain

François

François Blais est un écrivain québécois ayant publié, entre autres, Iphigénie en Haute-Ville (2006), Document 1 (2013), Sam (2014), et Cataonie (2015), tous chez l’éditeur L’instant même. Il y a deux ans, avec sa soeur, il a décidé de devenir végane. Il accepte aujourd’hui de participer au projet Portraits de véganes et de répondre à nos questions.

  • Depuis quand et comment as-tu commencé à t’intéresser au véganisme?

Je ne me suis jamais vraiment intéressé au véganisme. Sur ce sujet, j’ai longtemps eu la même attitude que 99% des gens, c’est-à-dire que j’acceptais sans trop me poser de questions les sophismes qui servent habituellement à justifier la consommation de viande et de produits provenant des animaux. Tuer des animaux pour les manger était quelque chose de trop banal, trop quotidien pour que je m’y attarde. Comme la plupart des gens, j’aurais personnellement été incapable de tuer une poule, ce qui ne m’empêchait pas d’accepter tacitement que quelqu’un le fasse à ma place.

no_steak_aymeric_caronC’est ma sœur qui m’a amené à me questionner sur les implications morales de mon régime alimentaire. J’habite avec elle et nous prenons la plupart de nos repas en commun. Par goût, nous mangions très peu de viande, mais les rares fois où ça arrivait, ma sœur ressentait un gros malaise. Malgré le conditionnement social, elle n’a jamais réussi à trouver naturel le fait de manger de la viande. Il y a environ deux ans, elle a décidé de devenir végane et m’a convaincu de suivre son exemple. Vers la même époque, on s’est fait une amie végane qui nous a parlé de ce mode de vie et nous a suggéré des lectures (Élise Desaulniers, Aymeric Caron, Jonathan Safran Foer, etc.), ce qui nous a conforté dans notre choix.

  • Est-ce que ces nouvelles habitudes ont été faciles à introduire dans ton quotidien?

Oui, parce que je n’ai jamais été un gros consommateur de viande. Pendant des années, j’ai eu un régime quasi-végétarien sans même y penser. Je me nourrissais de riz, de couscous, de pamplemousses et de graines de tournesol. À l’épicerie, je m’arrêtais rarement devant le comptoir des viandes. Alors j’ai pu cesser d’en manger du jour au lendemain sans que ça me manque. Mon gros deuil a été le chocolat au lait. J’essaie de faire semblant d’aimer le chocolat noir, mais ça ne va pas tout seul.

  • Que réponds-tu aux gens qui disent que le véganisme est trop compliqué, extrême ou restrictif, ou quel préjugé face au véganisme es-tu le plus tanné d’entendre?

Je ne crois pas que le véganisme soit extrême, mais je concède que ça peut être restrictif ou compliqué. Restrictif parce que la plupart des traditions culinaires sont à base de viande et de produits provenant des animaux. (Et à mon avis la fausse viande et le faux fromage ne sont pas encore au point.) J’imagine aussi que ça peut être compliqué pour quelqu’un ayant une vie mondaine active, qui mange souvent chez des amis ou au restaurant. (Il y a très peu de restaurants offrant un menu végétalien hors de Montréal.) Bref, je ne pourrais pas contredire quelqu’un qui me dirait que régime végétalien offre moins de variété que le régime omni.

Pour ce qui est du côté extrême du véganisme, je pense que ça dépend toujours de la manière de le pratiquer. Pour ma part, j’accepte le fait qu’il est presque impossible d’être végane à 100%. (Par exemple, je sais que certaines personnes, sur certains forums, me refuseraient le titre de végane parce que j’ai des chats et que je leur donne de la nourriture qui contient de la viande.)

  • Peux-tu nous dire quelques mots sur ton implication en lien avec le véganisme?

D’une manière générale, je ne suis pas quelqu’un qui s’implique beaucoup. Même que je doute de l’efficacité de l’activisme dans ce domaine. J’ai découvert avec étonnement que le végétalisme et le véganisme étaient des sujets très sensibles, et que les gens ont tendance à se braquer quand on remet en question leurs habitudes de vie. J’ai l’impression (mais j’espère me tromper) que les gens qui écrivent ou parlent au sujet de l’éthique animale ou du véganisme prêchent surtout aux convertis.

  • Es-tu plutôt « grano » ou comfort food, et quels sont tes plats préférés?

tofuscramble2Plutôt comfort food. Mon plat préféré depuis que je suis végane est un « spinach and tofu scramble », basé sur une recette trouvée sur le web. Ce qui est génial avec ça, c’est que la recette de base est très simple et qu’on peut l’adapter à l’infini avec les légumes qu’on a au frigo.

  • Quels seraient tes meilleurs conseils pour quelqu’un qui débute sa transition vers le végétalisme et le véganisme?

J’aurais du mal à donner des conseils, vu que personnellement j’y suis allé sans transition, ou presque. Quand ma décision a été prise, j’ai été végétarien pendant quelques jours, parce qu’il restait des œufs, du lait et du fromage dans le frigo. Les rares véganes que je connais le sont tous devenus du jour au lendemain. Alors peut-être qu’y aller sans transition est la meilleure solution?

  • À ton avis, est-ce que la littérature peut jouer un rôle pour sensibiliser les gens à la question animale?

Je crois malheureusement que non. Premièrement parce que la littérature s’adresse à une élite. Inutile de répéter qu’ici, au Québec, la moitié de la population est totalement incapable de déchiffrer le simple témoignage que je suis en train de rédiger. Pour ce qui est des œuvres littéraires, elles rejoignent trop peu de gens pour que cela ait un impact réel. Et puis les gens qui sont en mesure de comprendre et d’apprécier les livres d’Upton Sinclair et de J. M. Coetzee ont généralement le niveau d’intelligence et d’éducation nécessaire pour avoir déjà réfléchi à ces questions et fait leurs choix éthiques. C’est triste, mais le fait est que des gens supérieurement intelligents et très bien informés font le choix de continuer à manger de la viande.

Aussi, je ne suis généralement pas d’accord avec le poncif « une image vaut mile mots », mais je crois que dans ce cas particulier des documentaires comme Earthlings ou Food inc. ont plus d’impact que n’importe quel ouvrage littéraire.

À l’adolescence, j’ai lu un court roman de Jack London (un auteur qui militait contre la cruauté faite aux animaux à une époque où le sujet n’était pas d’actualité) intitulé Michael, chien de cirque (traduction de Michael, brother of Jerry). C’était considéré comme un ouvrage pour la jeunesse puisque l’auteur avait écrit Croc Blanc auparavant, mais en fait c’était un réquisitoire passionné contre le traitement réservé aux animaux de cirque. Déjà, les premiers paragraphes de la préface m’avaient choqué:

Very early in my life, possibly because of the insatiable curiosity that was born in me, I came to dislike the performances of trained animals. It was my curiosity that spoiled for me this form of amusement, for I was led to seek behind the performance in order to learn how the performance was achieved. And what I found behind the brave show and glitter of performance was not nice. It was a body of cruelty so horrible that I am confident no normal person exists who, once aware of it, could ever enjoy looking on at any trained-animal turn.

Now I am not a namby-pamby. By the book reviewers and the namby-pambys I am esteemed a sort of primitive beast that delights in the spilled blood of violence and horror. Without arguing this matter of my general reputation, accepting it at its current face value, let me add that I have indeed lived life in a very rough school and have seen more than the average man’s share of inhumanity and cruelty, from the forecastle and the prison, the slum and the desert, the execution-chamber and the lazar-house, to the battlefield and the military hospital. I have seen horrible deaths and mutilations. I have seen imbeciles hanged, because, being imbeciles, they did not possess the hire of lawyers. I have seen the hearts and stamina of strong men broken, and I have seen other men, by ill-treatment, driven to permanent and howling madness. I have witnessed the deaths of old and young, and even infants, from sheer starvation. I have seen men and women beaten by whips and clubs and fists, and I have seen the rhinoceros-hide whips laid around the naked torsos of black boys so heartily that each stroke stripped away the skin in full circle. And yet, let me add finally, never have I been so appalled and shocked by the world’s cruelty as have I been appalled and shocked in the midst of happy, laughing, and applauding audiences when trained-animal turns were being performed on the stage.

One with a strong stomach and a hard head may be able to tolerate much of the unconscious and undeliberate cruelty and torture of the world that is perpetrated in hot blood and stupidity. I have such a stomach and head. But what turns my head and makes my gorge rise, is the cold-blooded, conscious, deliberate cruelty and torment that is manifest behind ninety-nine of every hundred trained-animal turns. Cruelty, as a fine art, has attained its perfect flower in the trained-animal world.

Michael Brother of JerryLe roman raconte les tribulations d’un chien (Michael) et l’auteur adopte le point de vue de son personnage. Une grande partie du récit se déroule dans un cirque, et Jack London en profite pour décrire en détails les méthodes (ni plus ni moins que de la torture) utilisées pour contraindre les animaux à effectuer leurs tours. Il blâme au passage les gens du cirque, mais surtout les spectateurs qui paient chaque soir pour aller applaudir le résultat de ces atrocités.

Comme je disais, ça m’a choqué, ça a été une lecture très marquante, mais je dois admettre que ça n’a en rien contribué à modifier mes habitudes. Je me disais: « Les méthodes ont sûrement changé depuis ces années-là (le début du XXe siècle), et de toute façon je ne vais jamais au cirque. » Avec le recul, je constate que cette lecture aurait pu me servir de tremplin pour amorcer une réflexion plus vaste sur les mauvais traitements subis par les animaux encore de nos jours, et sur le fait que j’étais un des bénéficiaires de ces mauvais traitements. Mais non, j’ai continué à manger de la viande pendant un bon 25 ans après mon contact avec Jack London. Personnellement, les œuvres littéraires ne m’ont jamais rendu meilleur (ce sont les personnes qui ont joué ce rôle), alors j’ai tendance à appliquer mon cas aux autres et à être très pessimiste quant au pouvoir de la littérature.


Découvrez davantage François Blais via cette entrevue réalisée par le Devoir en 2013.

Le plus récent livre de François Blais.

Le plus récent livre de François Blais.

Catégories :Portraits